Gazogène

Quelques mots sur Gazogène

 

Même pas morts !


Ce qu’était ce temps

On en a tellement vu. De toutes les couleurs, depuis trente ans. Dans toutes les nuances du deuil et de la désespérance. On en a tellement avalé, de mensonges, de vérités imbuvables, de raisonnements logiques auto-contraignants.

Leurs fictions sont en lambeaux : la nation, l’Etat, la famille, la morale, la justice, autant de dents creuses. Autant d’énoncés en état de délabrement avancé. Increvables pourtant, hélas. Indépassables.

Nos rois se parodient tout seuls ; leurs pantalonnades, leurs palinodies et leurs soirées bunga bunga nous font rire. Et pourtant, nous les vomissons ces clowns lugubres, ces baudruches insubmersibles.

« Nos » partis, « nos » médias organisent des concours d’ambiance qu’ils nomment « débats » ou « élections ». Et des concerts de hurlements, les uns sourds, les autres criards où toute la chiennerie de nos contrées donne de la voix et qu’ils nomment « politique ». Et de ça aussi nous sommes fatigués : qu’ils nous aient volé nos mots pour habiller leurs turpitudes.

On en a tant pleuré, de patauger dans cette fange, dans leur « fin de l’histoire », de ne plus découvrir d’issue ni de sens, de cette impuissance. De voir nos amis s’abandonner au sarcasme, à l’alcool, à leur exil intérieur, jouir de leurs positions syndicales, se passionner pour l’aménagement de leur cuisine. Prendre leur place dans la joyeuse chenille des identités : blasé, végétarien, cynique, homo, calculateur, croyant…

Dès les années 1990, on se disait : nous vivons les années 1930 « au ralenti ». Mais le ralenti s’est progressivement transformé en arrêt complet. Ce n’est plus 24 images par seconde, c’est la même image qui saute, re-saute, tressaute indéfiniment sur les écrans. Convulsion d’agonie sans fin.

Convulsion infiniment festive aussi. Car ce capharnaüm d’objets et de déchets qu’est ce monde ne se montre que fardé comme une semaine commerciale : salons du « livre », marché de « l’art », « nuits blanches », « fête de la musique », mondial de foot : culture et méga-teuf à tous les étages. Y a tout ce qu’il faut, mais les vivants se tordent dans le manque comme des toxicomanes.

Et c’est dans ce désert qu’il faut tenter d’avancer.

Ce qui reste de nous

On se croyait immunisés, indestructibles. On avait tant lu… « Où va l’URSS ? » « Où va la France ? » « Où va l’Espagne ? » « Où va le capitalisme ? » « Où va la gauche ? » On s’imaginait à l’abri derrière nos barricades de brochures ; on avait avalé une « boussole »… A chaque lecture pourtant, chaque année, de plus en plus complètement totalement absolument paumés.

On les a supportés avec une belle patience, les bureaucrates séniles, les gauchistes stériles. Affairés, dévoués, on bâtissait sans relâche des fronts uniques en papier ; contre les fachos ou les violences policières, pour les sans-papiers et le logement…. On l’a bien fait tourner le moulin à prières, pendant toutes ces années, la voix usée de psalmodier : « Le Parti, l’organisation, la classe, le programme de transition… », tout le toutim. Et puis rien. Nada. Ni soviet, ni guerre d’Espagne, ni même fascisme. Juste un grand silence dans le vacarme de l’époque.

Nous avons des convictions dont nous ne sommes plus sûrs. Les plaques de nos armures idéologiques jonchent la gadoue autour des simili combats que nous avons menés. Nous nous sommes bariolés au fil du temps d’analyses ramassées au bord de la route… Devenus « éclectiques », injure suprême de nos jeunes années, rapiécés de bric et de broc, c’est fini, nous ne sommes plus des bolchéviques de fer… (oui, tant mieux, tant mieux…)

Nous sommes des champs de bataille où s’affrontent des énoncés contradictoires. Des bribes de discours. Des certitudes obsidionales dressées au milieu de marais de confusion.

Nous sommes corrompus et compromis par ce monde, déjà bouffés par la gangrène des préjugés dominants. Notre propre racornissement nous ferait frémir s’il ne s’accompagnait d’un rétrécissement général des choses.

On se croyait « révolutionnaires sans révolution » ; nous ne sommes même pas soixante-huitards ; simplement de titubantes épaves, râbachant, rabat-joie, revivant inlassablement leurs épopées défuntes. Nous nous sentons vieux, même dans ce monde de vieillards.

Nous voulons résister, mais nous ne savons plus à qui, ni à quoi.

Nous naufrageons dans un isolement désolé.

Et pourtant… Intacte. Comme un diamant. Notre haine de ce monde est intacte.

Ce que veut être Gazogène

C’est sûr, il nous faut de nouveaux énoncés. Et de nouvelles pratiques. On en trouve de petits bouts, d’ailleurs. De ci. De là.

Gazogène est modeste. Gazogène n’espère même pas être un groupuscule. Ne le souhaite plus, même si ça lui manque parfois. Gazogène ne veut éduquer personne. Gazogène déteste les petits professeurs rouges et n’est sûr que d’une chose, c’est qu’il n’y aura jamais de gazogénisme…

Gazogène durera ce qu’il durera. C’est le bout de carton qui nous abritera du froid quelque temps. C’est le café du matin des crève-la-faim. La fusée de détresse du naufragé. Le crachat sur la gueule du flic et du patron.

Gazogène ne va pas inventer de concepts. Il espère juste donner un contenu légèrement différent à ceux qui existent. Il va les reprendre, encore une fois, un à un. Aliénation, classe, révolution… Dépoussiérer, graisser, remonter…

Nous avons peu de goût pour la scolastique, et pour s’en garantir, il faudra, c’est sûr, reprendre les choses en pratique. Imaginer de nouvelles pratiques. Où, et quand, et comment, on verra… Avec ceux qui vont nous lire, ceux qui vont nous critiquer, ceux qui vont nous combattre.

Mais, pour l’instant, faut mettre en route le gazo.

Gazogène

PS : au fait, pourquoi ce nom : « Gazogène » ? Parce que celui-ci, pas sectaire, brûle toutes sortes de matériaux pour avancer ou faire un peu de chaleur ; parce qu’il est facile à fabriquer, et parce qu’il est adapté aux périodes de pénurie. Le gazogène est comme notre rage, comme notre espérance : élémentaire, inactuel, increvable.