Gazogène

Nous ne sommes pas Charlie et n’irons pas à la manif

Le prisonnier

Nous ne sommes pas Charlie et nous ne serons pas à la marche de dimanche 11 janvier qui se tiendra à Paris.

Il semble que pour beaucoup de militants de gauche, se déterminer par rapport à cet événement n’ait pas été évident. Si on en juge par les échanges de mails de ce soir, une partie de la gauche de la gauche a bien du mal à adopter une position claire. La fragmentation des positionnements (en tout cas dans les différentes organisations du front de gauche) est extrême et reflète à la fois la complexité de ce moment politique, le retard de la gauche sur la situation et les difficultés qu’ont les militants à articuler les différents aspects du problème qui est posé.

Ceci dit, si la situation n’est pas simple, elle n’est pas non plus complètement inédite. On peut quand même se rappeler qu’après le 21 avril 2002, nous avons déjà vécu un peu la même chose ; même hystérie collective, même sidération intellectuelle du débat public, mêmes injonctions sans appel à voter Chirac, mêmes illusions sur « l’unité nationale »…etc. Et puis, après, on a vu, on a compris : que le FN n’avait aucune chance de gagner, que la gauche s’était fait piéger, que l’unité nationale n’engageait que les gogos qui y croient, et certainement pas ceux qui la prônaient (Chirac, de ce point de vue a été admirable).

On a vu. Et malheureusement, même si la situation diffère, on va revoir.

Alors, et pour faire bref, que doit-on dire aujourd’hui ?

D’abord, bien sûr que ces attaques terroristes étaient horribles, absurdes et n’ont aucune justification ni légitimité. Faut-il le répéter ? Elles étaient horribles. Voilà. Et maintenant qu’on l’a bien dit, il faut avancer. La condamnation et les cris d’effroi, c’est bien, mais après il faut réfléchir à ce qui nous arrive, avoir la bonne analyse et surtout savoir quoi faire.

Hollande parle d’unité nationale. Mais comme d’habitude, Flanby nous enfume : unité nationale, ça veut dire accord sur ce qu’il faut faire APRES. Quel est le contenu de cette unité ? on n’en sait rien. On condamne, bon, mais les terroristes s’en foutent, ils vont continuer. Et personne ne dit : c’est super le terrorisme. Alors, à qui on parle, c’est quoi l’objet de la manif ? Dire qu’on aime la démocratie ? Mais les terroristes s’en balancent, et puis, si elle est en danger, il faut qu’on agisse, donc qu’on donne du contenu à notre unité, à notre combat.

Ceux qui brandissent des stylos font preuve de naïveté : ils sont les idiots utiles de ceux qui veulent qu’on reste dans la sidération et les condamnations morales pour avoir le temps et la possibilité d’avancer, eux, des éléments politiques, à savoir une politique sécuritaire et liberticide.

Tous les éléments d’un Patriot Act à la française sont déjà en place. Des voix nombreuses demandent déjà, au nom de la lutte contre le terrorisme, de nouvelles restrictions démocratiques, de nouveaux bombardements en Syrie, de nouveaux droits d’écouter et de surveiller, des déploiements militaires dans les quartiers, le rétablissement de lois d’exception…etc.

D’autres réponses sont pourtant possibles. Fabian Stang, maire d’Oslo, après la tuerie de l’Île d’Utøya perpétrée par le néo-nazi Anders Breivik en 2011 (69 morts parmi les jeunesses socialistes norvégiennes), avait dit dès le lendemain : « Nous allons punir le coupable. La punition, ce sera plus de générosité, plus de tolérance, plus de démocratie. » Elle évoque ce que doit être notre combat. Combattre la barbarie commence par ne pas abandonner nos valeurs. La gauche devrait dire que si l’on veut assécher le terreau sur lequel grandissent les idées mortifères des terroristes, il faut reconsidérer la façon dont on traite les populations post-coloniales dans ce pays depuis des décennies. Qu’il faudrait par exemple donner le droit de vote aux étrangers, œuvrer à une politique de discrimination positive, expliquer que nous devons traiter les minorités ethniques et religieuses comme la prunelle de nos yeux, arrêter la stigmatisation (il y a une certaine question du foulard, toujours pas réglée, tu te rappelles ?), lutter résolument (en vrai, pas en paroles) contre la pauvreté et la précarité parmi les Arabes et les Noirs, réhabiliter les quartiers, changer notre politique étrangère au Moyen-Orient (où nous avons remplacé l’Angleterre dans le rôle de chien-chien des Américains), reconnaître l’Etat de Palestine…etc. etc. Il ne s’agit pas de tout faire tout de suite, mais d’avancer. C’est compliqué, c’est cher, c’est difficile, c’est pas consensuel. Ben oui, c’est de gauche.

Et ça, il n’en est pas question et il n’en sera pas question dimanche. Parce qu’évidemment la droite n’en veut pas. Et qu’Hollande et ses amis n’auront jamais les tripes d’essayer…

Dimanche, la gauche muette marchera derrière la droite qu’on entend, elle, beaucoup. Ce n’est pas très grave pour la marche de dimanche, mais on sait bien que les larves qui sont au gouvernement continueront à ramper, lundi, et les jours suivants derrière les Sarko, les Dupont-Aignant, les Le Pen. Et, d’ailleurs à se prendre des tôles électorales parce qu’au bout du compte les électeurs préfèrent toujours l’original à sa copie.

Bref, refuser de marcher dimanche, c’est dire qu’on veut avoir le choix (c’est ça la démocratie, non ?) entre la répression à la sauce Sarko, et une politique progressiste. C’est dire que nous sommes des citoyens adultes et conscients, qu’on veut des actes politiques, pas des grands-messes creuses (dimanche : banderoles et slogans seront interdits et donc la démocratie, muette.) C’est dire que l’étouffement du débat dans un « consensus » informe ne manifeste pas une vitalité démocratique, bien au contraire.

C’est dire enfin : il y a urgence, pour la gauche à parler aux opprimés, aux basanés, aux relégués, aux sans-voix. Parce qu’elle leur ment depuis trop longtemps, et parce qu’avec l’aggravation de la crise économique et des tensions internationales, certains sont en train de rompre avec une « nation » qui les refuse. La gauche ne doit pas les laisser partir mourir en Syrie, ni se laisser tenter par des folies mortifères. Elle doit leur leur dire et leur proposer des choses. Car le bla bla moralisateur de dimanche, ça ne les tentera pas : hier soir, dans des cités du nord de Paris, des jeunes couraient dans les rues en hurlant « je ne suis pas Charlie ».

Gazogène

 

Like this Article? Share it!

About The Author

Leave A Response