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A quoi servent les pauvres ?

Gazogène January 6, 2015 Biopouvoir Comments Off on A quoi servent les pauvres ?
ZURAB GETSADZE

On considère ordinairement la pauvreté comme un problème et elle est presque toujours étudiée sous l’angle des difficultés et des coûts qu’elle engendre. En 1972, dans un article fameux devenu classique, le sociologue américain Herbert Gans procède à un renversement complet de perspective. Au lieu de partir des difficultés et des coûts qui en résultent, il en recherche les avantages, se demande quelles fonctions positives elle remplit ; avantages et fonctions qui pourraient bien expliquer sa persistance, sa résistance à toutes les politiques mises en oeuvre depuis deux cents ans pour l’éradiquer… En clair, si la pauvreté ne recule pas davantage, c’est bien parce qu’elle profite à certains groupes sociaux.

Herbert Gans est un sociologue américain et enseigne à l’Université de Columbia de New York. Il est notamment l’auteur de Popular Culture and High Culture (1974) et The War Against The Poor (1992). 

Ce texte, traduit de l’anglais par Hadrien Clouet, est paru dans la revue Contretemps. Nous en donnons ici de larges extraits, partiellement retraduits, et allégés de l’appareil de notes, de certaines citations et références. Pour lire l’intégralité en français : http://www.contretemps.eu/interventions/fonctions-positives-pauvret%C3%A9. Et en anglais :  http://jthomasniu.org/class/Stuff/PDF/ganspov1.pdf

Les photos sont de Zurab Getsadze.

 

En étudiant les fonctions de la pauvreté, j’identifierai des fonctions pour des groupes et des agrégats ; en particulier des groupes d’intérêts, des classes socio-économiques, et d’autres agrégats, par exemple ceux qui partagent des valeurs ou des statuts similaires. Cette approche définitionnelle est basée sur l’hypothèse que presque chaque système social – et bien entendu chaque société – se compose de groupes ou d’agrégats disposant de valeurs et intérêts différents, de telle sorte que, comme l’établit Merton, « des éléments peuvent être fonctionnels pour certains individus et sous-groupes et dysfonctionnels pour d’autres ». Effectivement, les fonctions d’un groupe sont fréquemment les dysfonctions d’un autre groupe. La machine politique analysée par Merton était ainsi fonctionnelle pour la classe ouvrière et les intérêts commerciaux de la ville, mais dysfonctionnelle pour une grande partie de la classe moyenne et des intérêts réformateurs. Les fonctions sont donc définies comme les conséquences observées qui s’avèrent positives lorsqu’elles sont jugées selon les valeurs du groupe analysé ; les dysfonctions, comme celles qui sont négatives à travers le prisme de ces mêmes valeurs. Puisque les fonctions bénéficient au groupe en question et que les dysfonctions lui nuisent, je décrirai aussi fonctions et dysfonctions dans le langage de la planification économique et de l’analyse de systèmes, en termes de coûts et bénéfices.

ZURAB GETSADZE 2

(…) Dans une société moderne hétérogène, peu de phénomènes sont fonctionnels ou dysfonctionnels pour la société comme un tout, et la plupart donnent lieu à des bénéfices pour certains groupes, et à des coûts pour d’autres. Étant donné le niveau de différenciation des sociétés modernes, je suis même sceptique quant à la faculté d’identifier empiriquement un système social nommé société. Bien sûr, la société existe, mais elle est plus proche du très large agrégat, et lorsque des sociologues parlent de la société comme système, ils pensent en réalité souvent à la nation, système qui – entre autres choses – fixe des frontières et autres caractéristiques distinctives entre agrégats sociaux.

J’avancerais également qu’aucun phénomène n’est indispensable ; ils peuvent s’avérer trop puissants ou trop appréciables pour être éliminés, mais dans la plupart des cas, on peut suggérer ce que Merton appelle « des alternatives fonctionnelles » ou des équivalents d’un phénomène social, c’est-à-dire d’autres configurations ou politiques qui remplissent les mêmes fonctions mais évitent les dysfonctions.

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Le point de vue classique sur la pauvreté américaine s’attache tellement à en identifier les dysfonctions, tant pour les pauvres que pour la nation, qu’il semble au premier regard inconcevable de suggérer qu’elle puisse être fonctionnelle pour qui que ce soit. Bien sûr, les marchands de sommeil et les usuriers sont amplement reconnus comme profiteurs de l’existence de la pauvreté ; mais ils sont communément considérés comme des êtres vils, et leurs activités sont, du moins en partie, dysfonctionnelles pour les pauvres. Toutefois, ce qui est moins souvent admis, en tout cas dans le sens commun, est que la pauvreté rend également possible l’existence et l’expansion de professions et activités « respectables », par exemple le droit pénal, la criminologie, le travail social et la santé publique. Plus récemment, les pauvres ont procuré des emplois aux « combattants de la pauvreté » professionnels et para-professionnels, ainsi qu’aux journalistes et aux chercheurs en sciences sociales – l’auteur de cet article inclus – qui ont fourni les informations demandées, dans les années 1960, lorsque la curiosité publique à propos des pauvres s’est développée.

Clairement, la pauvreté et les pauvres peuvent remplir un certainZURAB GETSADZE 3 nombre de fonctions pour plusieurs groupes non-pauvres dans la société américaine, et je vais décrire 15 séries de fonctions – économiques, sociales, culturelles et politiques – qui me semblent les plus significatives.

Premièrement, l’existence de la pauvreté garantit que le « sale boulot» soit accompli. Chaque économie en dispose : travail physiquement salissant ou dangereux, temporaire, sans avenir et sous-payé, indigne, subalterne. Ces emplois peuvent être attribués en les rémunérant par de plus hauts salaires que ceux du travail « propre », ou en imposant à des gens qui n’ont aucun autre choix d’effectuer le sale travail pour de faibles revenus. En Amérique, la pauvreté sert à fournir un réservoir de main d’œuvre acceptant – ou, plutôt, incapable de refuser – le sale travail à bas coût. En effet, cette fonction est tellement importante que dans certains États du Sud, les aides sociales ont été coupées durant les mois d’été, lorsque les pauvres sont nécessaires pour travailler dans les champs. De plus, le débat autour des prestations – et des substituts proposés, comme l’imposition négative et le Family Assistance Plan (proposition, jamais concrétisée de Nixon de créer un revenu minimum familial NDLR) – s’est focalisé sur l’impact qu’ont les revenus de transfert sur les incitations à travailler, les opposants argumentant souvent que de tels revenus réduiraient les incitations – plutôt, la pression – pour les pauvres à mener le sale travail nécessaire, si les salaires ne dépassent pas les revenus de transfert. En outre, de nombreuses activités économiques impliquant du sale travail dépendent lourdement des pauvres ; restaurants, hôpitaux, branches de l’industrie vestimentaire et alimentaire, entre autres, ne se maintiendraient pas dans leur forme actuelle sans leur dépendance envers les salaires de misère qu’ils versent à leurs employés.

Deuxièmement, les pauvres subventionnent directement et indirectement de nombreuses activités qui bénéficient aux riches. D’une part, ils ont longtemps soutenu les activités de consommation et d’investissement dans l’économie privée, par le biais des bas revenus qu’ils perçoivent. Ceci était ouvertement reconnu aux débuts de la Révolution Industrielle, lorsqu’un écrivain français (…) soulignait que « pour assurer et maintenir la prospérité de nos manufactures, il est nécessaire que l’ouvrier ne s’enrichisse jamais ». Des exemples de subventions de cette sorte abondent encore aujourd’hui ; par exemple, les domestiques subventionnent les classes moyennes-supérieures et supérieures, en ce qu’ils rendent la vie plus facile à leurs employeurs et libèrent les femmes aisées pour toute une variété d’activités professionnelles, culturelles, civiques ou sociales. De plus (…), les bas revenus des pauvres permettent aux riches de d’orienter une proportion plus importante de leurs revenus vers l’épargne et l’investissement, afin d’alimenter la croissance économique. Ceci, par la suite, peut générer des revenus plus élevés pour tous, pauvres inclus, sans forcément améliorer la position de ces derniers dans la hiérarchie socio-économique, puisque les bénéfices de la croissance économique sont inégalement distribués.

Dans le même temps, les pauvres subventionnent l’économie gouvernementale. Comme les taxes et l’imposition sur les revenus levées par de nombreux États sont régressifs (c’est-à-dire fondés sur ZURAB GETSADZE 4un taux unique, quel que soit le revenu brut perçu, NDLR), les pauvres paient un pourcentage plus élevé de leurs revenus en impôts que le reste de la population, subventionnant par là même les nombreux programmes gouvernementaux locaux qui profitent aux contribuables plus aisés. En outre, les pauvres soutiennent l’innovation médicale comme patients dans les cliniques et hôpitaux universitaires ou de recherche, et comme cobayes pour expériences de médecine, subventionnant ainsi les patients riches qui sont les seuls à pouvoir se permettre ces innovations, une fois incorporées à la pratique médicale.

Troisièmement, la pauvreté crée des emplois pour un certain nombre d’activités et de professions qui servent les pauvres, ou protègent d’eux le reste de la population. Comme noté plus haut, le droit pénal serait minuscule sans les pauvres, tout comme la police, puisque les pauvres fournissent la majorité de ses « clients ». D’autres activités qui fleurissent grâce à l’existence de la pauvreté sont les loteries illégales (fréquentes aux Etats-Unis à cette époque NDLR), la vente d’héroïne, de vins et liqueurs bon marché, les ministères pentecôtistes, les pratiques de guérison non conventionnelles, la prostitution, le prêt sur gages et l’armée de temps de paix, qui recrute majoritairement ses hommes de troupe parmi les pauvres.

Quatrièmement, les pauvres achètent des biens que d’autres ne veulent pas, et donc prolongent leur utilité économique, comme le pain vieux d’une journée, les fruits et légumes qui auraient été sinon jetés, les vêtements de deuxième main, et les automobiles ou immeubles détériorés. Ils engendrent également des revenus aux docteurs, juristes, enseignants, et autres qui sont trop âgés, peu qualifiés, ou incompétents pour attirer des clients plus aisés.

En outre, les pauvres occupent un certain nombre de fonctions sociales et culturelles :

Cinquièmement, les pauvres peuvent être identifiés et punis commeZURAB GETSADZE 5 déviants prétendus ou réels, afin d’appuyer la légitimité des normes dominantes. Les défenseurs de la désirabilité du travail pénible, de la frugalité, de l’honnêteté et de la monogamie ont besoin de personnes pouvant être accusées de paresse, de nature dépensière, de malhonnêteté et de débauche pour justifier ces normes ; et comme Erikson et d’autres successeurs de Durkheim l’ont pointé, la découverte de violations est ce qui légitime le mieux les normes elles-mêmes.

La question de savoir si les pauvres violent réellement ces normes plus souvent que les riches est toujours ouverte. Les travailleurs pauvres travaillent plus intensivement et plus longtemps que les employés à hauts statuts, et pour conserver propres leurs taudis, les ménagères pauvres doivent accomplir plus de travail domestique que leurs pairs de classe moyenne en logements standard. La proportion de fraudeurs chez les récipiendaires d’aide sociale est assez basse, et considérablement plus réduite qu’au sein des contribuables (seulement 5% des récipiendaires fraudent et perçoivent une allocation illégalement, alors qu’un tiers de la population fraude sur ses déclarations de revenus. Note de l’auteur) Les crimes violents sont plus élevés parmi les pauvres, mais les personnes aisées commettent toute une variété de crimes en col blanc, et plusieurs études d’auto-évaluation de la délinquance ont conclu que les jeunes de classe moyenne s’avèrent parfois aussi délinquants que les pauvres. Cependant, les pauvres sont plus susceptibles d’être pris lorsqu’ils participent à des actes déviants, et, une fois pris, plus souvent punis que les transgresseurs issus de la classe moyenne. En outre, ils sont dénués du pouvoir politique et culturel requis pour corriger les stéréotypes que les riches entretiennent sur eux, et donc continuent d’être représentés comme paresseux, dispendieux, etc., quelles que soient les données empiriques, par ceux qui ont besoin d’une preuve vivante que la déviance ne paie pas. Les pauvres déviants, réels ou prétendus tels, ont été traditionnellement décrits comme peu méritants et, dans une terminologie plus récente, culturellement défavorisés ou pathologiquement atteints.

Sixièmement, un autre groupe de pauvres, présenté comme méritant pour cause d’invalidité ou victime de malchance, procure au reste de la population différentes satisfactions émotionnelles ; ils évoquent la compassion, la pitié et la charité, ce qui permet donc à ceux qui leur viennent en aide de se sentir altruistes, moraux, pratiquant l’éthique judéo-chrétienne. Les pauvres méritants permettent à certains de s’estimer heureux d’être épargnés des privations liées à la pauvreté.

Septièmement, à l’inverse de la cinquième fonction décrite précédemment, les pauvres permettent, par procuration, la participation de personnes riches aux comportements sexuels, alcooliques et narcotiques désinhibés que beaucoup de personnes pauvres sont présumées s’accorder, et qu’elles sont censées apprécier plus que la petite bourgeoisie, puisque libérées des contraintes de l’aisance et de la respectabilité. Une des croyances traditionnelles concernant les bénéficiaires d’aides sociales consiste à leur attribuer des vacances permanentes remplies de sexe. Même ZURAB GETSADZE 6s’il est peut-être vrai que les pauvres sont plus sujets à des comportements désinhibés, les études de Rainwater (1970) et d’autres observateurs des classes inférieures indiquent qu’un tel comportement est aussi souvent motivé par le désespoir que par le manque d’inhibition, et résulte moins d’un plaisir que d’un échappatoire compulsif à une réalité morose. Dans tous les cas, que les pauvres aient ou non réellement plus d’activité sexuelle et s’en satisfassent plus ou non que les riches n’est pas une question pertinente ; aussi longtemps que ces derniers y croient, ils peuvent le partager par procuration et peut-être avec envie, lorsque des exemples sont rapportés sous format fictionnel, journalistique, ou sociologique et anthropologique.

Huitièmement, la pauvreté aide à garantir le statut de ceux qui ne sont pas pauvres. Dans une société stratifiée, où la mobilité sociale est un objectif particulièrement important et où les frontières entre classes sont troubles, les personnes ont un besoin urgent de savoir où elles se situent. En conséquence, les pauvres fonctionnent comme un étalon de mesure fiable et relativement permanent pour les comparaisons statutaires, particulièrement concernant la classe ouvrière, qui doit trouver et maintenir des distinctions statutaires entre elles-mêmes et les pauvres, tout comme l’aristocratie doit trouver une voie pour se distinguer du « nouveau riche ».

Neuvièmement, les pauvres contribuent à la mobilité ascendante des non-pauvres, car, comme l’a signalé Goode, « les privilégiés (…) tentent systématiquement d’empêcher les talents des moins privilégiés d’être reconnus ou développés ». Bloqués dans leurs opportunités en termes d’éducation ou stéréotypés comme stupides ou inaptes, les pauvres permettent ainsi aux autres d’obtenir les meilleurs emplois. De plus, un nombre inconnu de personnes se sont élevées ou ont élevé leurs enfants dans la hiérarchie socio-économique via les revenus tirés de la fourniture de biens ou services dans les taudis : en devenant policiers et enseignants, en possédant des magasins familiaux, ou en œuvrant au sein des différents rackets qui y fleurissent.

En fait, les membres de presque tous les groupes immigrants ont financé leur mobilité ascendante en fournissant en biens ou services au détail, divertissements, jeux d’argent, narcotiques, etc., les derniers arrivés en Amérique (ou dans la ville), récemment aux noirs, Mexicains et Portoricains. D’autres Américains, d’origine à la fois européenne et autochtone, ont financé leur entrée dans la classe moyenne supérieure et les classes supérieures en possédant ou gérant les institutions illégales qui servent aux pauvres, aussi bien que celles légales mais peu respectables, comme l’habitat insalubre.

Dixièmement, tout comme les pauvres contribuent à la viabilitéZurab-Getsadze-3 économique d’un certain nombre de branches et professions (voir fonction 3 supra), ils accroissent aussi la viabilité sociale de groupes non-économiques. D’une part, ils aident l’aristocratie à se tenir occupée, justifiant ainsi son existence continue. La « haute société » utilise les pauvres comme clients des centres d’œuvres sociales et des organismes de bienfaisance ; en effet, elle doit disposer d’eux pour pratiquer son dévouement civique, et démontrer sa supériorité sur les nouveaux riches qui se consacrent, eux, à la consommation ostentatoire. Les pauvres occupent une fonction similaire pour les entreprises philanthropiques à d’autres niveaux de la hiérarchie socio-économique, notamment la masse d’organisations civiques de la classe moyenne et de clubs féminins engagés dans le travail bénévole et la levée de fonds auprès de presque chaque communauté américaine. Faire le bien auprès des pauvres a traditionnellement aidé les églises à trouver une méthode d’expression des sentiments religieux en action ; récemment, l’activité des églises militantes parmi et pour les pauvres leur a permis de conserver leurs membres les plus libéraux et radicaux (on désigne ainsi aux Etats-Unis la gauche et l’extrême-gauche NDLR), qui auraient sinon pu quitter la religion organisée.

Onzièmement, les pauvres accomplissent plusieurs fonctions culturelles. Ils ont joué un rôle méconnu dans la création de la « civilisation », en fournissant la main d’œuvre pour la construction de nombreux monuments souvent identifiés comme les plus nobles expressions et exemples civilisation, par exemple les pyramides égyptiennes, les temples grecs, et les églises médiévales. De plus, ils ont contribué pour une proportion considérable au capital accumulé qui a financé les artistes et intellectuels qui rendent en première instance la culture, et particulièrement la « haute » culture, possible.

Douzièmement, la « basse » culture créée pour ou par les pauvres est souvent adoptée par les plus aisés. Les riches collectionnent les objets issus de cultures traditionnelles éteintes (pas uniquement des pauvres), et presque tous les Américains écoutent du jazz, du blues, et de la musique country originaire du Sud pauvre – .ainsi que du rock, dérivé de sources similaires. Les manifestations des pauvres deviennent parfois de la littérature ; en 1970 par exemple, la poésie écrite par les enfants du  ghetto devint populaire au sein des cercles littéraires raffinés. Les pauvres servent aussi de héros culturels et de sujets littéraires, particulièrement, bien sûr, pour la gauche, mais le hobo, cowboy, hipster et la mythique prostituée au cœur d’or ont rempli cette fonction auprès d’une variété de groupes.

Enfin, les pauvres réalisent un certain nombre de fonctions politiques importantes :

Treizièmement, les pauvres servent d’électorat symbolique ou d’adversaires pour plusieurs groupes politiques. Certaines franges de la gauche révolutionnaire ne pourraient pas exister sans les Zurab-Getsadze-22pauvres, par exemple, surtout depuis que la classe ouvrière ne peut plus être perçue comme avant-garde de la révolution. Inversement, des groupes politiques conservateurs ont besoin d’« assistés sociaux » et autres qui « vivent de l’argent durement gagné par les contribuables » afin d’appuyer leurs revendications de coupes dans les aides sociales et baisses d’imposition. En outre, le rôle des pauvres dans le maintien des normes dominantes (voir fonction 5, supra) a également une fonction politique significative. Une économie basée sur l’idéologie du laissez-faire nécessite une population sujette à privations, censée être rétive au travail ; non seulement la prétendue infériorité morale des pauvres réduit la pression morale sur l’économie politique actuelle pour éliminer la pauvreté, mais les alternatives redistributrices peuvent paraître peu attrayantes, si ceux qui en bénéficieraient sont décrits comme paresseux, dépensiers, malhonnêtes et débauchés. Ainsi donc, les conservateurs et les libéraux classiques trouveraient difficile, en l’absence de pauvres, de justifier plusieurs de leurs croyances politiques ; mais cela s’applique également aux libéraux modernes et aux socialistes, qui cherchent à éliminer la pauvreté.

Quatorzièmement, les pauvres, dénués de tout pouvoir, peuvent absorber les coûts économiques et politiques des changements et de la croissance, dans la société américaine. Au XIXe siècle, ils accomplirent le travail éreintant qui construisit les cités ; aujourd’hui, ils sont expulsés de leurs quartiers afin de faire de la place pour le « progrès ». Les projets de renouvellement urbain visant à conserver les contribuables de classe moyenne et les magasins dans la ville, et les autoroutes ambitionnant de relier les périphéries aux centres-villes, ont été typiquement localisés dans des quartiers pauvres, puisque aucun autre groupe n’acceptera d’être déplacé. Pour une raison très semblable les universités, hôpitaux, centres civiques urbains, s’étendent sur les territoires occupés par les pauvres. Les coûts les plus élevés de l’industrialisation agricole en Amérique ont été supportés par les pauvres, repoussés hors de leurs terres sans indemnité, exactement de la même manière qu’ils payèrent, au cours des siècles précédents en Europe, un lourd tribut à la transformation des sociétés agrariennes en sociétés industrielles. De plus, ils ont subi une grande partie des coûts humains liés à l’accroissement du pouvoir américain par-delà les mers, car ils ont fourni un grand nombre de fantassins pour le Vietnam et d’autres guerres.

Quinzièmement, les pauvres ont joué un rôle important dans l’élaboration du processus politique américain ; puisqu’ils votent et participent moins que d’autres groupes, le système politique a souvent été libre de les ignorer. Cela n’a pas uniquement rendu la politique américaine plus centriste qu’elle ne l’aurait été autrement, mais a également concouru à la stabilité du processus politique. Si les 15 % de la population sous le « seuil de pauvreté » fédéral participaient pleinement au processus politique, ils exigeraient certainement de meilleurs emplois et de plus hauts revenus, ce qui nécessiterait une redistribution des revenus et occasionnerait encore davantage de conflit entre les possédants et les démunis. En outre, lorsque les pauvres participent réellement, ils profitent souvent aux Démocrates comme électorat captif, puisqu’ils ne peuvent que rarement soutenir les Républicains, ne disposent pas de leur propre parti, et n’ont ainsi aucun autre endroit où se rendre politiquement. À son tour, cette dynamique a permis aux Démocrates de compter sur les suffrages des pauvres, autorisant ce parti à être plus réceptif aux électeurs qui, sinon, pourraient s’orienter vers les Républicains, par exemple au cours des dernières années la classe ouvrière blanche.

 

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Zurab Getsadze 7J’ai décrit quinze des plus importantes fonctions dont s’acquittent les pauvres dans la société américaine ; assez pour soutenir la thèse fonctionnaliste selon laquelle la pauvreté survit en partie parce qu’elle est utile à un certain nombre de groupes dans la société. Cette analyse n’entend pas suggérer que, puisque la pauvreté est fonctionnelle, elle devrait ou doit persister. La question de savoir si elle devrait ou non persister est une question normative (…)

Évidemment, la pauvreté a plusieurs dysfonctions, surtout pour les pauvres eux-mêmes, mais également pour les plus aisés. Par exemple, leur ordre social est bouleversé par la pathologie, le crime, les protestations politiques et les perturbations émanant des pauvres, et les revenus des riches sont affectés par les impôts levés afin de protéger leur ordre social. Déterminer si les dysfonctions dépassent les fonctions est une question qui mérite clairement analyse.

Toutefois, il demeure possible de suggérer des alternatives à plusieurs fonctions des pauvres. Ainsi, le sale travail de la société (fonction 1) pourrait être réalisé sans pauvreté, en partie de manière automatisée, en partie par le versement de salaires décents aux travailleurs qui l’accomplissent, ce qui réhabiliterait considérablement ce genre d’emploi. Il n’est pas non plus nécessaire pour les pauvres de subventionner certaines activités par le biais de leurs bas salaires (fonction 2), car plusieurs de ces activités, comme le sale travail, sont suffisamment essentielles pour perdurer malgré une hausse des salaires. Dans les deux cas, quoiqu’il en soit, les coûts seraient accrus, avec comme répercussion de plus hauts prix pour les consommateurs et clients du sale travail ou des activités subventionnées, et des conséquences dysfonctionnelles évidentes pour les personnes les plus aisées.

Des rôles alternatifs pour les professionnels qui fleurissent sur la pauvreté (fonction 3) sont faciles à suggérer. Les travailleurs sociaux pourraient conseiller les plus aisés, comme la plupart préfère déjà le faire, et la police pourrait se dévouer aux trafics et crime organisés. Moins de spécialistes de droit pénal seraient toutefois employables, et la religion pentecôtiste ne survivrait probablement pas sans pauvres. Des parties du marché de seconde ou troisième main (fonction 4) n’y survivraient pas non plus, même si certaines personnes aisées achètent parfois des biens usagers. D’autres rôles doivent être trouvés pour les professionnels faiblement formés ou incompétents, désormais relégués au service des pauvres, et quelqu’un d’autre devrait payer leurs salaires.

Des alternatives pour les fonctions sociales liées aux déviances Zurab Getsadze 8(fonctions 5-7) se trouvent plus facilement et moins onéreusement que pour les fonctions économiques. D’autres groupes sont d’ores et déjà disponibles comme déviants afin de maintenir la morale traditionnelle, par exemple les artistes, les hippies, et, plus récemment, les adolescents en général. Ces mêmes groupes s’avèrent aussi valables en tant que jouisseurs allégués ou réels, afin d’approvisionner les groupes dominants en fantasmes sexuels par procuration. Les aveugles et handicapés remplissent la fonction d’objets de pitié et de charité, et les pauvres peuvent même ne pas s’avérer nécessaires pour les fonctions 5-7.

Les fonctions relatives au statut et à la mobilité des pauvres (fonctions 8 et 9) sont toutefois bien plus difficiles à remplacer. Dans une société hiérarchique certaines personnes doivent être définies comme inférieures à toutes les autres, suivant une variété d’attributs, et les pauvres jouent ce rôle plus adéquatement que d’autres. Ils peuvent, néanmoins, le remplir sans être autant en proie à la pauvreté, et l’on pourrait concevoir un système stratifié au sein duquel les personnes sous le seuil de pauvreté fédéral recevraient 75 % du revenu médian, plutôt que 40 % ou moins, comme c’est le cas actuellement – tout en demeurant derniers dans la hiérarchie sociale. Il n’est pas utile de préciser qu’une telle réduction des inégalités économiques imposerait aussi une redistribution des revenus. Étant donné, toutefois, l’opposition à la redistribution des revenus au sein des personnes aisées, il semble improbable que les fonctions statutaires des pauvres puissent être remplacées, et elles – avec les fonctions économiques des pauvres, tout aussi chères à remplacer – peuvent s’avérer l’obstacle majeur à l’élimination de la pauvreté.

zurab-getsadze 9Le rôle des pauvres dans la mobilité ascendante d’autres groupes pourrait être maintenu sans leur affecter des revenus si bas. Néanmoins, l’élévation des revenus des pauvres au-dessus du niveau de subsistance commencerait à générer du capital, et leurs propres entrepreneurs pourraient donc les alimenter en biens et services, ce qui induirait une compétition et peut-être un rejet des fournisseurs externes. Ceci se produit effectivement déjà dans un certain nombre de ghettos, où les noirs remplacent les commerçants locaux.

De la même manière, des pauvres plus fortunés seraient moins disposés à servir de clients pour les groupes philanthropiques ou religieux des classes moyennes et supérieures (fonction 10), même si le fait de demeurer économiquement ou de quelque façon inégaux n’entraînera pas la disparition totale de la fonction. De plus, certains utiliseraient encore les centres d’œuvres sociales et les organismes de bienfaisance à des fins de mobilité individuelle ascendante, comme ils le font maintenant.

Les fonctions culturelles (11 et 12) peuvent ne pas être remplacées. En Amérique, les syndicats n’ont de toute façon que rarement autorisé les pauvres à construire des monuments culturels, et il y a un surplus de capital suffisant provenant d’autres sources pour subventionner les composantes non rentables de la haute culture. De la même manière, d’autres groupes déviants sont susceptibles d’innover dans la culture populaire et de fournir de nouveaux héros culturels, par exemple les hippies ou les membres d’autres contre-cultures.

Certaines fonctions politiques des pauvres semblent, néanmoins, aussi difficiles à remplacer que leurs fonctions économiques et statutaires. Bien que les pauvres puissent continuer à servir d’électeurs et d’adversaires symboliques (fonction 13) – si leurs revenus étaient accrus tout en les laissant inégaux sous d’autres aspects – les augmentations de revenus sont généralement aussi accompagnées d’augmentation de pouvoir. En conséquence, une fois sortis de la pauvreté, les individus pourraient bien refuser de supporter les coûts de la croissance et du changement (fonction 14) ; et il est compliqué de trouver des groupes alternatifs à déplacer pour de la réhabilitation citadine et des « progrès » technologiques. Bien sûr, il demeure possible de reconstruire les villes et d’imaginer des projets autoroutiers qui rembourseraient dûment les personnes déplacées, mais de tels programmes deviendraient alors beaucoup plus chers, alourdissant ainsi le prix pour les bénéficiaires du renouvellement urbain et des voies express. Par ailleurs, beaucoup ne seraient sans doute pas menés, ce qui réduirait le confort et l’agrément de ces bénéficiaires prévus. De la même manière, si les pauvres étaient sujets à moins de pression économique, ils s’orienteraient probablement moins vers l’armée, sauf à toucher une paie nettement plus élevée, auquel cas la guerre s’avérerait plus chère et moins populaire politiquement. Par ailleurs, plus de militaires devraient provenir des classes moyennes et élevées, ce qui induirait également une baisse de popularité de la guerre.

La stabilité politique et le rôle de « recentrage » des pauvres (fonction 15) ne permettent probablement aucune substitution, car aucun autre groupe ne candidate à être marginalisé ou à demeurer assez apathique pour réduire la fragilité du système politique. De plus, si les pauvres recevaient de plus hauts revenus, ils deviendraient probablement politiquement plus actifs, additionnant ainsi leurs exigences à celles des autres groupes exerçant déjà une pression sur les distributeurs politiques de ressources. Les pauvres peuvent persister dans leur loyauté envers le Parti Démocrate, mais comme d’autres votants aux revenus modérés, ils pourraient également être attirés par les Républicains ou un tiers parti. Si l’accroissement du statut économique des pauvres actuels n’entraînerait pas forcément le système politique loin vers la gauche, il élargirait l’électorat demandeur de salaires et de fonds publics plus élevés. Il est bien sûr possible d’adjoindre de nouveaux groupes dénués de pouvoir, qui ne votent ni ne participent autrement aux combinaisons politiques, et servent ainsi de « lest » au système politique, par exemple en encourageant les importations de nouveaux immigrants pauvres d’Europe et d’ailleurs – excepté que les syndicats de travailleurs sont probablement assez forts pour s’opposer à une telle politique.

Au final, donc, plusieurs des plus importantes fonctions n’ont pas d’alternative, alors que certaines sont remplaçables, mais toujours au prix de coûts plus élevés pour les autres personnes, particulièrement les plus aisées. En conséquence, une analyse fonctionnelle doit conclure que la pauvreté persiste non seulement parce qu’elle satisfait un certain nombre de fonctions, mais également car certaines des alternatives fonctionnelles à la pauvreté s’avéreraient assez dysfonctionnelles pour les membres les plus aisés de la société.

 

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J’ai noté ci-dessus que l’analyse sociologique fonctionnelle elle-même est devenue un phénomène décrié, et qu’un objectif secondaire de cet article consistait à démontrer son utilité. L’une des raisons de son actuel discrédit est politique ; dans la mesure où une analyse des fonctions, notamment des fonctions latentes, semble justifier ce qui devrait être condamné, elle semble se prêter au soutien de positions idéologiques conservatrices, même si elle peut aussi engendrer des implications radicales lorsqu’elle subvertit la pensée conventionnelle. Mais en fait, (…), l’analyse fonctionnelle est par elle-même idéologiquement neutre, et « comme d’autres formes d’analyse sociologique, elle peut être imprégnée de n’importe laquelle des valeurs sociologiques d’un vaste éventail ». Cette imprégnation dépend, bien entendu, de l’objectif – et même des fonctions – de l’analyse fonctionnelle, en ce que « chaque assertion d’un “fait” sur le monde social atteint les intérêts de certains individus ou groupes », suggérait Wirth il y a longtemps, et même lorsque les analyses fonctionnelles sont conçues et conduites de manière neutre, elles sont rarement interprétées dans un vide idéologique.

En un sens, néanmoins, mon analyse est neutre ; si l’on peut s’abstenir de juger du fait que la pauvreté doive ou non être éliminée – et si l’on peut ensuite éviter d’être accusé d’acquiescer à celle-ci – alors l’analyse suggère uniquement que la pauvreté existe parce qu’elle est utile à plusieurs groupes sociaux. Si l’on se positionne toutefois en faveur de l’élimination de la pauvreté, alors l’analyse peut avoir une variété d’implications politiques, dépendant en partie du point jusqu’auquel elle est menée.

(…) Mon analyse suggère que les alternatives à la pauvreté sont elles-mêmes dysfonctionnelles pour la population aisée, et débouche finalement sur une conclusion qui n’est pas très différente de celle des sociologues radicaux. À savoir : que les phénomènes sociaux fonctionnels pour les groupes aisés et dysfonctionnels pour les groupes pauvres persistent ; que lorsque l’élimination de tels phénomènes par des alternatives fonctionnelles génère des dysfonctions pour les plus aisés, ils continueront à persister ; et que des phénomènes comme la pauvreté ne peuvent être éliminés qu’en devenant suffisamment dysfonctionnels pour les plus aisés, ou lorsque les pauvres peuvent acquérir suffisamment de pouvoir pour changer le système de stratification sociale.

 

Version originale de l’article : “The Positive Functions of Poverty”, American Journal of Sociology, vol.78, no°2 (sep.1972), p.275-289. Version en ligne :http://jthomasniu.org/class/Stuff/PDF/ganspov1.pdf

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